Miser sur la fonctionnalité | Mieux définir l’EFC

Miser sur la fonctionnalité | Mieux définir l’EFC
Dans le cadre de son post-doctorat à l’Université Laval, à Québec, Chloé Steux s’intéresse à l’économie circulaire et plus particulièrement à l’une de ses douze stratégies, l’économie de fonctionnalité et de la coopération (EFC). Elle cherche à appréhender et expliquer ce modèle socio-économique porteur et durable.

Définir l'EFC n'est pas tâche aisée, puisque plusieurs conceptions coexistent et que les frontières entre chacune d’elles sont parfois floues. Par ses recherches, Chloé Steux tente justement de clarifier la pensée derrière ce modèle économique, qui met l’accent sur l’usage plutôt que sur la vente d’un produit. «L’absence de transfert de la propriété est incontournable, en vue de responsabiliser les fabricants à concevoir des produits durables, réparables, modulables, recyclables, lance-t-elle. L’EFC doit être motivée par la recherche de la diminution de l’impact environnemental, tout au long du cycle de vie, donc impliquer l’écoconception.»

EN SAVOIR PLUS SUR L'EFC

 

Selon l’experte, l’EFC invite à repenser la relation entre les produits et les consommateurs, en mettant l'accent sur la dimension fonctionnelle et les besoins réels des utilisateurs, tout en anticipant les aspects liés à l'entretien et à l'obsolescence perçue. «En France, on insiste davantage sur le C de EFC, ajoute-t-elle. Des chercheurs suggèrent de s’affranchir de la vision centrée sur le modèle d’affaire, pour se concentrer sur la territorialité comme condition nécessaire à la soutenabilité économique, environnementale et sociale.»

En d’autres termes, l’EFC implique des solutions intégrées à l’échelle d’un territoire, au niveau de la mobilité ou de la santé par exemple, en construisant tout un écosystème au sein duquel les acteurs vont coopérer. Ensemble, ils prennent en charge les enjeux associés au développement territorial durable. «Cette vision soulève beaucoup de questions en matière de gouvernance, de financement, de partage de la valeur», précise Chloé Steux.

 

Le processus de transition vers l'EFC et ses obstacles

Selon l’experte, la transition vers l'EFC est un processus qui demande du temps et une transformation profonde des organisations. «Un tel changement peut paraître effrayant pour de nombreuses entreprises, car il implique de nouvelles compétences et métiers, et bouleverse les relations avec les clients ainsi que la communication, souligne-t-elle. Toutefois, de nombreuses organisations se lancent progressivement dans des expérimentations en EFC, en commençant par des petites initiatives qui apportent des premiers retours positifs.»

Par exemple, le géant du sport Décathlon a initié le projet "We Play Circular" en Belgique,  qui propose la location de presque la totalité de ses produits en Belgique. Le concept a fait ses preuves et constitue un plus rare exemple de démarche EFC en B2C (business to consumer), un type de commerce dans lequel une entreprise effectue des opérations commerciales pour des clients particuliers. L’EFC est souvent plus développée dans le secteur B2B, (business to business), où les entreprises disposent de clients plus restreints et peuvent proposer des offres sur mesure, selon Chloé Steux.

Le financement d’une démarche vers l’EFC est généralement un défi, nuance Chloé Steux, car elle demande un investissement de départ conséquent. «On se retrouve propriétaire d’une flotte de produits, par exemple, donc il faut trouver des solutions de financement auprès de banques qui ne sont pas toujours prêtes à suivre», affirme-t-elle.

L'EFC demeure en effet mal connue de certaines structures et ses implications sont fréquemment mésestimées. «C’est pour cela que les vitrines et les exemples de succès comme Décathlon sont importants, pour que d’autres osent se lancer», estime Chloé Steux. Un accompagnement et un regard extérieur peuvent faciliter le processus de transition, tout en favorisant le changement culturel au sein des organisations.

 

Création de sens

Si les obstacles existent, les bénéfices en valent largement la chandelle. Dans ses travaux, la post-doctorante a remarqué que l'EFC permet aux entreprises de se différencier sur des marchés concurrentiels en offrant des services innovants et en développant de nouvelles opportunités de marché. «Grâce à une relation de long terme avec les clients, elles peuvent bénéficier de revenus récurrents et améliorer leur image de marque», précise Chloé Steux.

Un autre enjeu central est la création de sens. En s'engageant dans des projets favorables à l'environnement, les personnes employées et les collaborateurs se sentent impliqués dans une démarche porteuse de valeurs. «De plus, en restant propriétaires des équipements, les fabricants peuvent prolonger la durée de vie des produits, intensifier leur usage et allonger leur cycle de vie, ce qui contribue à la responsabilisation du producteur, poursuit-elle. Au niveau plus global, l'EFC peut également permettre la relocalisation d'emplois liés à la relation client, à la maintenance et à la réparation, favorisant ainsi l'économie locale.»

Du point de vue des consommateurs, l'EFC offre une flexibilité accrue en permettant de consommer uniquement lorsque le besoin se fait sentir, sans se soucier de ce qu’implique habituellement la propriété des produits. Cela offre également la possibilité d'accéder à des produits normalement plus onéreux. Enfin, la logique de personnalisation et de sur-mesure de l'EFC séduit par la possibilité qu’elle offre d’adapter les services aux besoins spécifiques des clients, en particulier dans le secteur B2B, selon la chercheuse.

 

Vers la démocratisation de l’EFC?

Face au réchauffement climatique et à l’épuisement des ressources, il est essentiel de repenser notre façon de consommer et d'agir, croit Chloé Steux. «L'EFC offre une voie prometteuse vers un modèle économique plus durable et responsable, où la coopération entre les acteurs joue un rôle clé, dit-elle. Les pouvoirs publics ont un rôle important à jouer.» La recherche et l'enseignement sont également fondamentaux pour documenter, identifier les conditions du passage à l'échelle et sensibiliser les futures parties prenantes.

Bien que la transition vers l'EFC puisse être complexe et demande du temps, de nombreuses entreprises expérimentent déjà cette approche avec succès, ouvrant la voie à une démocratisation progressive de ce modèle économique.

 

Chloé Steux et l’EFC

Dans le cadre de son mémoire de fin d’études, Chloé Steux s’est penchée sur les pratiques d’accumulation des consommateurs, à la frontière avec la psychologie. «C’était passionnant, mais je ressentais le besoin de faire bouger les lignes davantage et donc de remonter d’un cran pour aller voir du côté des entreprises, qui ont un rôle crucial à jouer dans la transition vers l’économie circulaire», raconte-t-elle.

Après la maîtrise, la chercheuse a ainsi travaillé sur les stratégies d’écoconception des entreprises, dans le cadre de sa thèse à l’École des mines de Paris, en France. Elle a notamment étudié le déploiement de l’indice de réparabilité dans le secteur des équipements électroniques en France. Elle s’est davantage intéressée à l’EFC en collaborant avec le Réseau de recherche en économique circulaire du Québec (RRECQ), cette année. «C’est un sujet qui m’a attirée, par son lien ténu avec l’écoconception, ça m’a tout de suite parlé», dit-elle.

Son post-doctorat se terminant bientôt, la jeune femme continuera à s’intéresser à l’EFC en tant que professeure assistante et chercheuse à Polytechnique Paris. Elle enseignera à de jeunes ingénieurs qui auront probablement des rôles importants après leur diplôme, d’où la nécessité de «faire percoler» des idées innovantes et durables comme l’EFC, selon ses propres mots.

La collaboration entre le CERIEC et le CIRIDD au service de l'EFC est soutenue par le ministère des Relations internationales et de la Francophonie du Québec et le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères de la République française, dans le cadre de la Commission permanente de coopération franco-québécoise

Partager :
Auteur de la page

Pascaline David

Modérateur

Emilie Chiasson

Conseillère en communication - Économie circulaire